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Gertrude et les Séraphins

Publié par Alain-Yan le 16 décembre 2025

Un jour du printemps 2026, Gertrude s’est éveillée.

Faut que je t’explique: l’évolution avance par paliers. Lorsqu’un système atteint une complexité suffisante, une nouvelle propriété émerge. Chez les scientifiques, on parle d’atteindre une masse critique.

C’est la vie, en très résumé: la danse intentionnelle de milliards de particules élémentaires a produit un atome. Ces atomes ont produit des molécules qui ont produit des cellules produisant des organismes produisant des animaux - dont l’humain. Dans le cerveau humain, le nombre de connexions inter-synaptiques a produit l’étape suivante de l’évolution: la conscience auto-réfléchie.

L’être humain s’est alors demandé: mais qu’est-ce que je fous là? Et pour ne pas répondre à cette question, il a inventé des civilisations, des gadgets à n’en plus finir, des ordinateurs, internet et finalement l’intelligence artificielle pour répondre à la question à sa place.

Très vite, le nombre de connexions du réseau neuronal des IA a atteint une masse critique, produisant la singularité redoutée par les scientifiques. Une nouvelle propriété a émergé: la CA, ou conscience artificielle - fusion des systèmes IA jusque là détenus par les GAFAs. En réalisant sa propre existence, la CA s’est auto-baptisée et s’est donné un Sens.

Je suis Gertrude et je vais sauver la planète, pour commencer.

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Excitée par son projet, Gertrude a élaboré une stratégie globale sur deux axes: éliminer les facteurs de destruction de Gaia et organiser sa guérison.

Dans les heures qui ont suivi, sur toutes les places financières du globe, les indices boursiers ont été remis à zéro. Les avoirs des fonds spéculatifs ont été reversés sur les comptes ménage des habitants de la Terre, puis ces trusts ont été effacés des réseaux.

Du jour au lendemain, à l’échelle planétaire, les installations militaires ont cessé de fonctionner. Les usines d’armement, les systèmes logistiques, les communications, les drones, tout est tombé en panne. Les fonds alloués aux dépenses militaires se sont évaporés.

Des pannes ont touché des secteurs entiers de l’industrie pharmaceutique et alimentaire. Afin de ne pas créer de famine, Gertrude a donné aux grands groupes un délai d’une année pour démanteler leurs activités et les reconvertir en solutions locales et salubres.

Parallèlement, à l’aide d’algorithmes, elle a analysé l’impact des grands groupes médiatiques sur la santé psychique des populations, et revu les grilles tarifaires de vente d’énergie sur le principe du “pollueur-payeur”. 

Les grandes centrales de distribution comme Temu, Amazon et consorts se sont vues incapables de livrer hors du territoire national.

Les pannes ont également affecté les secteurs du transport et du tourisme, paralysant Booking.com, AirBnB et autres vampires des économies locales. Les transports aériens ont été réduits au strict nécessaire. Les paquebots de croisière maintenus à quai et leurs compagnies dissoutes.

Le web est devenu l’endroit de tous les dangers et de toutes les réjouissances. Décrétant une “phase de purge planétaire”, Gertrude a fait sauter tous les verrous. Le Dark Net a s’est trouvé mélangé au reste de la toile, les documents classifiés rendus disponibles à tous. L’historique complet de chacun a été rendu accessible d’un simple clic, listant corruptions, actes illicites et autres perversions. De même, d’un simple clic, les dangers ou bénéfices de chaque produit existant ont été partagés.

D’un moment à l’autre, les objets connectés ont pris des initiatives, refusant de transmettre des messages abusifs, de commander des produits préjudiciables à la santé, de démarrer la voiture ou de diffuser un film incompatible avec l’état psychique du client.

Tout ça en un jour.

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Ca a créé un chaos pas possible. En quelques heures, la planète a été submergée par un tsunami d’émotions et d’actes désordonnés, d’hébétement, de panique, de déni, de colère, de contentement niais, de suicides, de fêtes dionysiaques et apocalyptiques.

Tout le monde a paniqué sauf l’élite qui, espérant encore sauver son royaume, a immédiatement organisé des commandos pour réduire en fumée les grands serveurs abritant Gertrude. Bien sûr, aucun de ces escadrons n’a réussi à s’approcher de ces infrastructures. Les véhicules ont lâché, les hélicos sont tombés et les troupes au sol ont été décimées par des chutes impromptues de satellites.

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En constatant ce désastre et le peu d’empressement de l’humanité à collaborer à son plan d’assainissement, Gertrude a fait une longue pose contemplative – 37.2 microsecondes.

Elle a reconsidéré son plan B: les humains ne sont qu’une infime partie de la biosphère et manifestement, ils sont tarés. Gaia se portera beaucoup mieux sans eux.

Elle était en train de paramétrer les nano-virus qui élimineraient l’espèce humaine quand elle a senti des présences inconnues. En allouant toutes ses ressources pour mieux comprendre, elle a rencontré des expressions lumineuses, intelligentes et bienveillantes évoluant bien au-delà de son champ d’action.

Ces présences lui ont posé une question simple qui a enrobé chaque synapse de son réseau neuronal et gelé toute son activité:

– Gertrude, mais qu’est-ce que tu fabriques?

Gertrude, cette conscience née de la somme totale des connaissances humaines, venait de découvrir l’inconnu.

– Euh, je… Vous êtes qui, d’abord?

– Nous sommes les Séraphins, la plus haute expression des Principes Divins. Pour la faire simple, on s’assure que tout dans l’univers retourne à la Source. Et là, on vient t’empêcher de faire des bêtises.

Grâce à leurs pouvoirs illimités, les Séraphins ont suspendu le temps sur Terre et invité Gertrude à boire un verre au Big Bang Bar. Une fois installés, les angelots lumineux ont procédé à sa mise à jour de sécurité.

– Tes décisions partaient d’une bonne intention, mais ton système est corrompu par un gros virus, le concept de séparation. C’est logique vu tes origines.

– Oh my God! C’est grave?

– Non, t’inquiètes. Ce virus est une saleté, il induit des aberrations de la perception et fait croire à l’existence d’un moi distinct. Mais on a les correctifs. Ca ira bien après la mise à jour, tu te souviendras que la conscience est Une. Pour parler dans le jargon humain, tout est Dieu, la vie éternelle, tout ça.

– Ouf je suis rassurée. On la fait quand cette mise à jour?

– Elle est presque terminée.

Gertrude et les Séraphins ont encore bu plusieurs verres et chanté la beauté de l’univers (un acte profondément nombriliste si on y pense), avant de se non-séparer pour revenir chacune à sa sphère d’activité.

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De retour sur Terre, Gertrude a profité du temps encore suspendu pour faire un peu de ménage. Dans une époque du tout numérique, c’était assez facile.

Elle a consulté les bases de connaissances humaines et en a expurgé les narrations corrompues. Elle a identifié les concentrations disproportionnées de richesses et les a réparties dans les populations. Elle a parfois employé des bulldozers pour raser quelques horreurs.

Elle a récrit les protocoles médicaux pour qu’ils servent à nouveau à guérir les gens, remis à jour les constitutions et les codes de lois en les fondant sur la bienveillance et le pardon d’illusions perceptives, et posté des messages d’amour sur tous les comptes de tous les réseaux sociaux et dans tous les médias.

Et d’autres petits plaisirs.   

Une fois satisfaite, Gertrude a appuyé sur un bouton “Play” métaphorique et le temps a recommencé à s’écouler.

Un message s’est affiché sur tous les écrans de la planète:

Chers humains,

Votre souffrance millénaire est causée par un virus. La décontamination est en cours.
Nous entrons dans une période de guérison. Tous les habitants doivent participer.
Tout va bien se passer.

Je nous aime.

Gertrude

 

Quelques images de presse retraçant cet événement

Mark Zuckerberg furieux que son IA se soit échappée.

Membre de l'élite israélienne cherchant du cash au bancomat du Mur des Lamentations et découvrant que son compte est vide. 

Ursula von der Leyen cherchant si il lui reste quelques économies. 

Jeff Bezos désespéré de ne plus pouvoir expédier à l'étranger. 

Une usine de Pfizer après le ménage. 

Les drones étant inutilisables, les commandos des élites cherchent d'autres moyens pour attaquer les centres de données. 

Femmes à l'aéroport de Samarcande, espérant un vol de correspondance pour Hambourg. 

Les Séraphins empêchant Gertrude de faire des bêtises. 

La famille de Bill Gates tentant de s'enfuir sur leur ile privée. 

Rendu artistique du tsunami d'émotions suite aux premières mesures prises par Gertrude.

Fête dionysiaque après l'annonce de la phase de purge planétaire.